Les apports de Roland Petit, décédé le 10 juillet dernier, à l'art chorégraphique de notre temps sont, sans doute, sous-estimés. Marie-Françoise Christout, historienne de la danse, revient sur l'œuvre du chorégraphe et analyse ce qui s'en est propagé..
Au terme de sept décennies d’intenses activités internationales, quel apport peut-on reconnaître au mémorable chorégraphe français, important maillon d’une lignée longue de quatre siècles : de Beauchamp à Preljocaj ? D’emblée il faut noter l’intuition, l’exigence de qualité qui ont permis à Roland Petit de tirer brillant parti de ses chances initiales. Issu du cœur de Paris alors capitale mondiale des arts, du goût, formé à l’Ecole de l’Opéra, berceau d’un ballet dont, en dépit de ses fréquentes contestations, il restera l’un des plus célèbres défenseurs, il recueille à l’heure où la danse masculine retrouve son éclat, la tradition d’un style fondé sur la pureté rigoureuse, l’élégance.
Edito 307
Femme arrachée au réel, créature immatérielle et impondérable, la danseuse, "présence volante et assoupie de gazes", selon Mallarmé, est née au XIXe siècle en même temps que le "ballet blanc" romantique. Jusque-là, la danse était une affaire d'hommes. Coup de théâtre. Geneviève Gosselin (en 1813), puis Marie Taglioni (en 1832) se hissent sur la pointe des pieds. Soudain, la femme délestée en même temps de sa pesanteur et de tout prosaïsme devient nuage, pur éther. L'élévation devient affaire de femme. La danseuse représentera à la fois une projection idéalisée de l'homme romantique et la femme "pure" : impondérable. Cette femme sera l'âme incarnée, à la condition de se "désincarner", c'est-à-dire renoncer à une certaine corporéité, liée à ses "bas" instincts, toujours suspecte d'une impureté originelle. L'Éternel féminin vient de s'incarner dans ces corps pâles et impérissables, le fantôme permet le fantasme d'idéal et d'éternité, comme le montre aussi notre article page 42. Pourtant, au XXe siècle, les femmes seront avant tout les pionnières de la modernité en danse. Elles qui réintroduisent l’idée de gravité. Elles ont pour nom Isadora Duncan, Loïe Fuller, Mary Wigman ou Martha Graham, et toutes vont donner du poids aux gestes des danseuses, jouer sur la chute, se servir du sol, ancrer leur gestuelle dans la terre, et opérer une vraie révolution, sapant, à travers l’image de la danseuse, le fameux “idéal féminin”. De ces égéries du début du XXe siècle à Pina Bausch, la danse et la chorégraphie sont pour les femmes des instants où peut surgir l’envers du mythe : violence, sexualité, organicité du corps… Si la fin du XXe siècle et le début du XXIe font la part belle aux femmes chorégraphes, dont beaucoup deviendront directrices de Centres chorégraphiques nationaux, où en est-on aujourd’hui ? Force est de dire que le modèle ancien a la vie dure – les danseuses sont toujours soumises aux mêmes clichés et que la danse se “remasculinise”, même et surtout si les femmes ont contribué aussi à imposer une nouvelle vision de… l’homme et du danseur !
Agnès Izrine